Liberté et sécurité : pourquoi vous devriez probablement arrêter de citer Benjamin Franklin

Détail du visage de Benjamin Franklin sur les coupures de 100 dollars de 2009. Image Ervins Strauhmanis (CC BY).

Attentats à répétition, exceptions qui deviennent la règle, arguments d’autorité et saillies anti-intellectualistes censées justifier le recul des libertés individuelles, réaction tardive et ambivalente des plus hautes institutions de l’État… Alors que le présent nous échappe et que le futur semble tourner à la dystopie, il est tentant de se raccrocher au passé.

Comme si l’histoire pouvait juger l’actualité, comme si l’ombre des « grands hommes » pouvait noyer la bassesse des (ir)responsables d’aujourd’hui, voilà que l’on convoque les « pères de la nation ». Ou ceux d’autres nations, par une ironie mordante, comme lorsque l’on convoque l’« argument franklinien ». À moins qu’il ne s’agisse des arguments frankliniens ?

Ici, il aurait dit que « ceux qui sont prêts à sacrifier leur liberté pour leur sécurité ne méritent ni l’une ni l’autre ». Là, il aurait plutôt déclaré qu’« un peuple prêt à sacrifier un peu de liberté pour un peu de sécurité ne mérite ni l’une ni l’autre, et finit par perdre les deux ». Ailleurs, on trouve encore d’autres variations. Partout, on lit des phrases que Benjamin Franklin n’a jamais écrites.


Les mots « liberté » et « sécurité » ne sont associés qu’une trentaine de fois dans ses écrits1, jamais tels qu’ils le sont dans ces citations. Il semble toutefois qu’elles dérivent d’un passage d’une lettre du 11 novembre 1755 adressée au gouverneur colonial de la Pennsylvanie2 : « those who would give up essential Liberty, to purchase a little temporary Safety, deserve neither Liberty nor Safety. »3

Cette lettre ne suffit toutefois pas à attribuer la paternité de cette citation à Benjamin Franklin, puisqu’elle est rédigée au nom de l’assemblée de Pennsylvanie. Certes, Franklin en est l’un des membres les plus éminents depuis 1751, et il est familier du gouverneur Robert H. Morris4. Mais il ne signe pas cette missive, bien qu’il ne fasse aucun doute qu’il en est le principal rédacteur, si ce n’est le seul.

Quoi qu’il en soit, on retrouve une phrase très similaire dans ses notes du 17 février 17755, alors qu’il arguait en faveur d’une levée des « lois coercitives » en échange de la réparation du préjudice causé par la Boston Tea Party. À quelques semaines des batailles de Lexington et Concord, il plaidait encore pour une réconciliation de la Couronne britannique et des Treize colonies.

Il rentre à Philadelphie le 5 mai 1775, après avoir passé près de vingt ans en Europe, notamment à Londres. Il y avait été envoyé en 1757 par l’assemblée de Pennsylvanie, afin de négocier une levée des prérogatives de la famille Penn6, qui ne payait pas d’impôts sur ses terres et pouvait remettre en cause les décisions de l’assemblée.

C’est dans ce contexte qu’il faut replacer sa lettre de 1755 : en pleine Guerre de la Conquête, l’assemblée veut taxer les revenus de la famille Penn afin d’assurer la défense de la colonie contre les incursions des Français et de leurs alliés amérindiens. Dans sa missive, l’assemblée déplore que le gouverneur colonial, mandaté par les Penn, ne lui ait opposé veto après veto.

La famille Penn n’est pas tout à fait opposée à l’idée de financer cet effort de guerre, à condition qu’elle le fasse à travers un paiement forfaitaire qui la libère de toute imposition future. Autrement dit, elle propose d’acheter la sécurité de la Pennsylvanie, à condition que l’assemblée renonce à sa liberté législative.

La phrase de Franklin doit être prise dans un sens très littéral : la liberté dont il parle n’est pas une liberté individuelle, mais le droit essentiel d’un État à gouverner. Il l’emploie aux mêmes fins dans ses notes de 1775 : il s’agit alors d’articuler le droit des colonies et le droit de la puissance coloniale, une question qui deviendra (et reste encore aujourd’hui) celle de l’articulation du droit des États fédérés et du droit de l’État fédéral.


En signant la Constitution des États-Unis, Franklin entérine la limitation de la liberté des États fédérés par les droits de l’État fédéral. Avant « d’assurer les bienfaits de la liberté » en effet, la Constitution est chargée « d’établir la justice, de faire régner la paix intérieure » et « de pourvoir à la défense commune »7. À cet effet, l’article I retire explicitement des compétences aux États, l’article II donne au Président le commandement des milices des États, et l’article III établit la précédence de la justice fédérale sur les justices fédérées10.

Ce faisant, Franklin ne se contredit pas : il n’a jamais dénoncé rien d’autre que le sacrifice d’une liberté essentielle contre un peu de sécurité temporaire. Au contraire, par son activité politique et constitutionnaliste, il a théorisé le sacrifice d’un peu de liberté au bénéfice de beaucoup de sécurité à long terme. À la charge du contrat social de régler les conditions de ce sacrifice.

Ainsi au soir de sa vie, Franklin signe le Bill of Rights, dont le troisième amendement restreint l’exercice de la propriété privée en temps de guerre, et le quatrième abolit l’inviolabilité du domicile face à un mandat établi sur une présomption sérieuse. Mais le dixième amendement assure la préservation de la « liberté essentielle » en réservant aux États ou au peuple « les pouvoirs non délégués aux États-Unis par la Constitution, ni prohibés aux États ».

En cela, Franklin n’est que l’héritier d’une longue tradition d’esprits éclairés, dont on peut trouver les germes chez Machiavel8 ou même chez Ibn Khaldoun9. Le passage d’une économie de subsistance à une économie « du luxe », dont le surplus peut être redistribué ou commercialisé, exige que ses membres se spécialisent et déposent les armes. La première des obligations de l’État est donc la sécurité, d’abord par l’armée et la police, aujourd’hui par la protection sociale11.

La transformation de la citation de Benjamin Franklin, qui semble très récente12, me semble témoigner d’une déconnexion croissante des citoyens et de l’État, vu comme une machine à défaire les libertés plutôt qu’un cadre dans lequel elles peuvent s’exercer. Une chose est sûre : elle est utilisée à contre-emploi, puisqu’elle ne s’applique donc pas aux libertés individuelles, et que son auteur a consacré la limitation des libertés individuelles au nom de la sécurité collective.

Quitte à convoquer un « père fondateur », peut-être vaut-il mieux citer Thomas Jefferson, qui disait que le peuple éduqué et informé était « la seule condition de la préservation de notre liberté. »13 Notre liberté essentielle, pour reprendre les mots et les idées de Benjamin Franklin, c’est la liberté de nous gouverner nous-mêmes, puisque nous sommes en démocratie. À l’heure où la désinformation et l’anti-intellectualisme sont monnaie courante, à nous de nous éduquer et de nous informer pour toujours mieux exercer ce droit qui nous oblige.


  1. Environ 30 000 documents, notamment issus de son imposante correspondance, tels qu’ils ont été transcrits et indexés dans la version électronique du projet « The Papers of Benjamin Franklin » de l’université de Yale

  2. Votes and Proceedings of the House of Representatives, 1755-1756, Philadelphia, 1756, pp. 19-21. Reproduite dans The Papers of Benjamin Franklin, vol. 6, New Haven, Yale University Press, 1963, p. 238a. Ces recherches ont été menées en mars 2013, quelques semaines avant la rédaction du premier jet de cet article : je n’avais alors pas connaissance des travaux de Benjamin Wittes, senior fellow de la Brookings Institution, qui confirment l’origine de cette citation. Son article « Against a Crude Balance: Platform Security and the Hostile Symbiosis Between Liberty and Security » part de la citation originale de Franklin pour étudier l’idée d’une « symbiose hostile » de la liberté et de la sécurité. 

  3. « Ceux qui seraient prêts à sacrifier une liberté essentielle afin d’acheter un peu de sécurité temporaire, ne méritent ni la liberté ni la sécurité. » Cette traduction peut sembler très littérale, mais cette littéralité est cruciale à la bonne compréhension de la citation. 

  4. Quoique politiquement opposé. Ce Robert Morris, gouverneur de Pennsylvanie de 1754 à 1756, ne doit pas être confondu avec Robert Morris Jr. (« grand argentier » de la Guerre d’indépendance, signataire de la Déclaration d’indépendance et de la Constitution, « père fondateur » qui fut ensuite le premier sénateur de la Pennsylvanie de 1789 à 1795, avant d’être ruiné par la « panique » financière de 1796-1797), ni avec Gouverneur Morris (représentant de la Pennsylvanie à la Convention constitutionnelle de 1787, l’un des principaux auteurs de la Constitution, à commencer par son préambule, « père fondateur » largement oublié, sans doute parce qu’il était fermement fédéraliste). 

  5. « They who can give up essential Liberty to obtain a little temporary Safety, deserve neither Liberty nor Safety. » Troisième des quatre brouillons des contributions de Franklin à la conférence du 17 février 1775, conservés à la bibliothèque du Congrès. Reproduit dans The Papers of Benjamin Franklin, vol. 21, New Haven, Yale University Press, 1978, pp. 495-499. 

  6. Charles II d’Angleterre avait concédé en 1681 les terres formant aujourd’hui la Pennsylvania et le Delaware à William Penn, comme un remboursement d’une dette de 16 000 £ qu’il avait contractée auprès de son père l’amiral William Penn. Favorable à la liberté religieuse, à la démocratie, et à l’union des colonies américaines, il mit en place un cadre politique et religieux extrêmement favorable au développement économique de la Pennsylvanie. Des querelles territoriales, les frasques de son fils, et son retour en Angleterre lui firent toutefois perdre le contrôle politique de la Pennsylvanie. Si la mission de Benjamin Franklin fut un échec, la Pennsylvanie prit son indépendance en signant la Constitution des États-Unis en 1787. 

  7. Préambule de la Constitution des États-Unis. 

  8. Nicolas Machiavel, Le Prince, Paris, Librio, 2004 (1532). 

  9. Ibn Khaldoun, Discours sur l’histoire universelle, Arles, Sindbad, 1997 (1377). 

  10. Constitution des États-Unis

  11. Ce dernier point « prouve » d’ailleurs que sécurité et liberté ne s’opposent pas : Benjamin Wittes explique cela de manière bien plus approfondie que je ne pourrais le faire. 

  12. Si l’on en croit Google Ngram, avec les réserves appropriées, la phrase originale de Franklin est largement citée pendant la première moitié du 19e siècle, puis à nouveau pendant la Seconde Guerre mondiale. Ses différentes déclinaisons apparaissent au début du 20e siècle et au milieu des années 1960, mais n’ont cessé de gagner en popularité depuis la fin des années 1990 et l’émergence du web. Une analyse sommaire semble indiquer que les mouvements libertariens sont responsables de sa déformation, mais sans m’être penché sur le sujet de manière plus approfondie, je préfère ne pas m’avancer. 

  13. Lettre de Thomas Jefferson à Uriah Forrest du 31 décembre 1787. Reproduite dans The Papers of Thomas Jefferson, vol. 12, Princeton, Princeton University Press, 1955, pp. 475–479. 

Citer cet article : Anthony Nelzin-Santos, « Liberté et sécurité : pourquoi vous devriez probablement arrêter de citer Benjamin Franklin », Informathistorien, 21 février 2016 (https://informathistorien.fr/liberte-securite-franklin/, consulté le 28 May 2017).