« Migrant » n’est pas un gros mot

Al Jazeera n’utilisera plus le mot « migrant » dans sa couverture de la « crise méditerranéenne » :

It is not hundreds of people who drown when a boat goes down in the Mediterranean, nor even hundreds of refugees. It is hundreds of migrants. It is not a person – like you, filled with thoughts and history and hopes – who is on the tracks delaying a train. It is a migrant. A nuisance.

It already feels like we are putting a value on the word. Migrant deaths are not worth as much to the media as the deaths of others – which means that their lives are not. Drowning disasters drop further and further down news bulletins. We rarely talk about the dead as individuals anymore. They are numbers.1

Comment désigner, alors, ces milliers de personnes tentant la traversée à bord d’embarcations de fortune ? Avec le mot « réfugié » :

There is no “migrant” crisis in the Mediterranean. There is a very large number of refugees fleeing unimaginable misery and danger and a smaller number of people trying to escape the sort of poverty that drives some to desperation.

Le groupe médiatique qatari reprend ici l’argumentaire de l’Agence des Nations unies pour les réfugiés :

La grande majorité des 137 000 personnes ayant traversé la mer Méditerranée vers l’Europe durant les six premiers mois de 2015 fuyaient la guerre, le conflit ou les persécutions, ce qui fait de la crise méditerranéenne principalement une crise de réfugiés, selon un rapport du HCR […].2

« Un très grand nombre », « la grande majorité », « principalement » : tous ceux qui traversent sont des migrants, mais tous ne sont pas des réfugiés au sens de la Convention du 28 juillet 1951 :

Le terme « réfugié » s’appliquera à toute personne qui, […] craignant avec raison d’être persécutée du fait de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques, se trouve hors du pays dont elle a la nationalité et qui ne peut ou, du fait de cette crainte, ne veut se réclamer de la protection de ce pays ; ou qui, si elle n’a pas de nationalité et se trouve hors du pays dans lequel elle avait sa résidence habituelle à la suite de tels événements, ne peut ou, en raison de ladite crainte, ne veut y retourner.3

Dans un contexte si tragique, le retour à la définition peut paraître bien cruel, mais il me semble impératif. Les mots ont une histoire et un sens, et il me semble particulièrement dangereux d’abandonner le mot « migrant » à ceux qui lui donnent son sens le plus péjoratif, alors qu’il possède une riche histoire. Au cours de mes recherches sur l’immigration européenne en Amérique du Nord4, j’ai défini un champ lexical d’une vingtaine de mots parmi les plus utilisés pour désigner « la personne se déplaçant »5.

Une expression comme « asylum seeker » est extrêmement rare à l’époque qui m’intéresse : c’est un concept très récent, d’abord et avant tout utilisé dans le droit international pour désigner celui qui n’a pas encore été reconnu comme réfugié. Ce statut défini dans les années 1950 est accordé par un tiers, limitant encore un peu plus la portée d’un terme vieux de quatre siècles.

Le mot « refugee » apparaît régulièrement dans le corpus de milliers d’ouvrages de la fin du XIXe et du début du XXe siècle que j’ai indexé. Il désigne parfois les Amérindiens déplacés, mais plus souvent les huguenots et autres protestants européens, notamment dans les ouvrages de descendants établis en Amérique du Nord. Ce terme apparaît sinon flanqué d’un adjectif le restreignant : le réfugié est celui qui migre pour des raisons politiques ou religieuses.

On retrouve là le sens moderne du terme, que rappelle aussi le mot « émigré », en français dans le texte. Témoin de la préciosité de certains auteurs, il ne semble guère utilisé au-delà des biographiques des élites européennes ayant eu à souffrir du tumulte politique du long XIXe siècle. Il a d’abord désigné les fuyards de la Révolution française selon l’Oxford Dictionary of English, et il désigne plus tard les auteurs et les princes russes.

Si « émigré » vient du français, le « settler » se forme à l’épreuve du grand Ouest américain. Son usage est commun dès la fin du XVIIIe siècle, mais plafonne à la fin du XIXe siècle, avant d’atteindre son apogée au début du XXe siècle : Daniel Boone commence son épopée en 1750, le recensement de 1890 proclame la disparition de la Frontière, et le flux de migrants européens atteint son pic en 1907.

« De migrants », ou « de réfugiés » ? Les Irlandais étaient confrontés à la Grande famine, les Italiens devaient faire face à une crise économique globale, les Juifs ukrainiens étaient victimes de pogroms… Mais rares sont les franco-européens que j’ai étudié qui sont partis sous la menace, et les historiens de l’immigration ont coutume de dire que ce ne sont pas les plus pauvres qui partent6. La migration est une décision mûrement réfléchie, dont le succès demande une certaine organisation du départ, un capital substantiel pour assurer la traversée et l’établissement, et de solides réseaux pour accompagner le tout.

Même s’il n’est pas dépourvu d’objectifs, le réfugié n’est pas maître de son parcours : son départ et son arrivée sont contraints. Migrants et réfugiés peuvent se ressembler, mais ils vivent une expérience fondamentalement différente. La migration n’est pas que déracinement — elle est souvent, et c’est heureux, transplantation7.

Bannir le terme de « migrant », c’est nier qu’il puisse exister une migration choisie, empêcher tout débat qui ne porte pas sur les notions d’« intégration » et d’« assimilation », et in fine, faire le jeu des partisans du repli sur les frontières. Des frontières qui n’ont jamais arrêté les migrants à la recherche d’une vie meilleure, mais sont en train de devenir un mur contre lequel on condamne des réfugiés à mort.


  1. Barry Malone, « Why Al Jazeera will not say Mediterranean ‘migrants’ », Al Jazeera English, 20 août 2015. 

  2. « Crise en Méditerranée – 6 premiers mois 2015 : Le nombre des réfugiés et des migrants atteint un pic », communiqué de presse de l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés, 01 juillet 2015. 

  3. Article premier de la Convention du 28 juillet 1951 relative au statut des réfugiés

  4. Si cet article exploite mes connaissances historiques, il ne prétend en aucun cas faire une analyse complète du vocable de la migration avec toute la rigueur de ma formation scientifique. J’estime toutefois que cet avis est suffisamment informé pour tenir tête à l’« intuition journalistique » trop souvent érigée en vérité universelle. 

  5. Et non pas seulement « la personne franchissant une frontière », sous peine d’éluder les migrations internes et de gommer la complexité des parcours de migrants. 

  6. Coutume établie par de solides faits, qui sont toujours valables aujourd’hui, comme le montre par exemple une récente étude de chercheurs du Wittgenstein Centre for Demography and Global Human Capital. Voir : Guy J. Abel et Nikola Sander, « Quantifying Global International Migration Flows », Science, 343/6178, 2014, pp. 1520–1522. 

  7. Un jeu de mots assez commun parmi les historiens de l’immigration nord-américaine, qui fait référence au classique d’Oscar Handlin (The Uprooted: The Epic Story of the Great Migrations That Made the American People, New York, Grosset & Dunlap, 1951), et aux ouvrages qui l’ont contesté (notamment Andrew F. Rolle, The immigrant upraised: Italian adventurers and colonists in an expanding America, Norman, University of Oklahoma Press, 1968). 

Citer cet article : Anthony Nelzin-Santos, « « Migrant » n’est pas un gros mot », Informathistorien, 26 août 2015 (https://informathistorien.fr/migrant-nest-pas-un-gros-mot/, consulté le 28 May 2017).